Après 4 années d'engagement intense au sein de l'association Erasmus Student Network, Julie Hélin, aka D'joul a rejoint le monde du travail en tant que manager en informatique. Elle nous dresse un comparatif entre l'organisation et la façon de travailler en entreprise et celles d'ESN, et nous explique en quoi l'expérience associative est si valorisante.

"Depuis mon arrivée dans le monde du travail, je n'ai jamais cessé de me poser cette question : comment se fait-il que les bénévoles ESN soient plus motivés que certains employés d'entreprise alors qu'ils ne sont même pas payés ?

Ça fait maintenant 2 ans que j'évolue dans le management IT (information technology) tout en essayant de répondre à cette question. En général, je remarque que les nouveaux arrivants sont souvent plus motivés que les anciens. D'où vient donc cette baisse de motivation ?

Tout d'abord, l'engagement associatif est un choix tandis que le boulot est une obligation pour pouvoir "gagner sa vie". Les bénévoles savent déjà pourquoi ils font tout ça. Dans le milieu professionnel, il faut réussir à donner du sens au travail, pour pouvoir donner envie aux employés de se dépasser. Bien plus qu'un manager, ils ont besoin d'un leader pour leur donner un but, leur partager une vision et des valeurs pour les pousser à avancer tous ensemble dans la même direction. C'est donc tout un engagement émotionnel qu'il faut réussir à recréer en entreprise. Et ça passe également par des codes communs, un vocabulaire commun, un environnement que l'on s'approprie, des goodies, une identité visuelle... 

Ensuite, sachez que les entreprises sont noyées par les process. Elles tentent seulement depuis quelques années de se recentrer sur la dimension humaine. Les associations grandissantes ayant de plus en plus de bénévoles tendent naturellement vers la professionnalisation avec l'instauration de certaines procédures. Mais n'oublions pas que ces dernières sont là pour nous faciliter la vie. Alors dès qu'elles deviennent trop lourdes, il ne faut pas hésiter à les remettre en cause et à les adapter. Voilà où en sont arrivées les grosses boîtes : les process semblent s'être accumulés sans même les avoir remis en question.

Mais attention : trop de professionnalisme tue le professionnalisme. Chacun étant cloisonné à son bureau, on en a perdu le contact humain et cela a un impact direct sur la productivité. Alors on revient aux bases pour stimuler les employés et recréer de l'échange et de l'humain. Ainsi, les "Ice Breaker Games" et "Teambuildings" que l'on pratique habituellement dans le milieu associatif pour créer de la cohésion de groupe arrivent progressivement en entreprises. Le jeu permet également de stimuler les employés qui s'amusent en travaillant (mieux). Et il s'avère qu'ils sont d'autant plus attentifs et participatifs quand ils deviennent acteurs à travers ces formats originaux. Finies les réunions ennuyeuses qui durent des heures et qui endorment tout le monde. Désormais on appelle ça des Workshops, on sort les Post-its et le paperboard pour faire du management visuel. On responsabilise chaque participant et on privilégie au maximum les interactions. Des pratiques qui ne nous sont pas inconnues dans le réseau ESN.

 
Et ce qu'on a également bien compris dans notre asso c'est l'importance du Bottom-up. Ce sont aux bénévoles les plus proches des étudiants internationaux de remonter les idées d'activités qui les intéressent !  Hé bien, si l'on compare avec les entreprises, il faudrait donc que les opérationnels proches des clients remontent les idées du terrain auprès de la hiérarchie, ce qui leur permettrait de répondre plus rapidement aux besoins du marché et d'être plus compétitifs. Certains groupes y arrivent, mais ce changement prend du temps, notamment chez les plus grands.
 
On en vient donc au poids de la hiérarchie des entreprises. "Contacte ton N+1 pour avoir l'approbation". Le contrôle prend le pas sur la confiance et démotive certains employés. De nouvelles méthodes plus agiles font leur apparition et permettent par exemple de valoriser les employés et leurs compétences. La hiérarchie y est inversée et il n'y a plus d'autorité, mais uniquement des rôles. C'est somme toute, assez similaire avec le fonctionnement associatif où on a conscience que donner des ordres à des bénévoles risque de les faire fuir. C'est donc pour cela que chaque poste du bureau a son rôle à jouer et toute l'équipe fonctionne ensemble et de façon coordonnée, un peu comme l'image des roues dentées.
 
En plus de sa lourdeur, on peut également remettre en cause les silos de la hiérarchie. Plus l'entreprise est grande, plus son organisation semble complexe. "Tu devrais plutôt contacter ce service pour ta demande". Les silos, quelle plaie... Ils nous font perdre un temps fou ! Tout cela manque de transversalité. La particularité du réseau ESN est d'utiliser des Représentants Locaux et Nationaux pour faciliter la circulation des informations. 
D'ailleurs, en parlant de réseau, les rassemblements locaux, nationaux et internationaux comme à ESN pour la formation et l'échange de compétences jouent un rôle très important. Or, pendant trop longtemps les entreprises n'y voyaient pas d'intérêt. Heureusement, les formations sont depuis peu imposées par l'Etat tant c'est gratifiant pour les travailleurs et les entreprises. Quant au "Knowledge Management" au sein des sociétés, c'est devenu un enjeu crucial. On sollicite désormais beaucoup plus les talents à partager leurs connaissances. Une petite équipe avec beaucoup de  compétences sera en effet plus productive qu'une grosse équipe avec peu de compétences. De plus, faire vivre son réseau permet de renforcer les liens et créer des communautés.
 
Le transfert de connaissances et compétences est devenu aussi important car il permet notamment de pallier au turn-over. En effet, dans certains secteurs d'activités comme l'informatique, le nombre de démissions est de plus en plus important et la rétention des employés est devenue la priorité. La contrepartie financière ne suffit plus, les employés ont besoin que l'on stimule leur motivation intrinsèque. Et avec la Génération Z qui arrive sur le marché du travail, il faut repenser à la façon de manager pour revenir aux bases et se recentrer sur la dimension humaine.
 
Finalement, quand on y pense, la différence fondamentale entre les associations et le milieu du travail c'est l'aspect financier. Sans argent, moins de contrôle. Sans contrôle, moins de pression et plus de confiance. Laisser plus de libertés aux salariés et leur permettre de prendre davantage d’initiatives leur permettra de développer d’autant plus leurs savoir-faire et savoir-être au profit de leur structure.
 
Donc oui, les entreprises ont beaucoup à envier au management d'ESN et des associations en général. Alors ne doutez plus des compétences acquises dans le milieu associatif. Au contraire, une fois sur le marché de l'emploi, vous aurez beaucoup à apporter et votre expérience sera significative. D'autant plus que la dimension internationale d'Erasmus Student Network est très valorisante. Et tous les jours je me dis que sans ESN je n'en serais pas là aujourd'hui... Alors, prêts à propager l'esprit associatif dans le monde du travail ?"

 

 

 

 

Julie Hélin, alias D'joul